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«Il faut considérer la valeur de la nature»

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Silvia Zumbach

Directrice du centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse (karch)

Silvia Zumbach se consacre jour après jour aux reptiles et aux amphibiens. Elle observe, compte, évalue et s’inquiète. Un déclin de leur population est constaté depuis 50 ans – et il se poursuit sans relâche. « Les êtres humains pensent pouvoir résoudre tous les problèmes avec des solutions techniques. Or les effets que la disparition de la biodiversité aura sur l’être humain ne se laissent pas compenser avec des mesures techniques », constate la Directrice du centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse (karch) que nous avons rencontrée.

Madame Zumbach, où allez-vous pour profiter de la nature et de sa diversité ?

Silvia Zumbach
Dans une zone si possible vaste et d’un seul tenant, où on ne voit pas de trace de l’être humain. J’en trouve malheureusement plus à l’étranger qu’en Suisse. En Suisse, il y a par exemple la Grande Cariçaie, sur la rive sud du lac de Neuchâtel, qui forme le plus grand marais lacustre protégé de Suisse. Ou la réserve naturelle de Niederried-Oltigenmatt. Et parfois je vais simplement dans une forêt du Jura.

Vous êtes biologiste au karch, le centre national des données et d’information sur les amphibiens et les reptiles. Selon votre expertise, dans quel état se trouve la biodiversité ?

La biodiversité décline nettement. Cela vaut pour le nombre des espèces indigènes, mais surtout pour la biomasse, comme le montre par exemple la mort des insectes. Pour ce qui est des amphibiens et des reptiles, cela fait plus de 50 ans que les milieux de la protection de la nature rendent attentif à leur recul, ce qui a finalement mené à leur protection dans la loi sur la protection de la nature et du paysage de 1966. Le karch a établi plusieurs Listes Rouges qui documentent ce recul avec des données scientifiques. Nous communiquons régulièrement sur ce thème et utilisons toutes les occasions qui s’offrent à nous pour le faire.

Nous avons besoin d’une autre manière de penser et d’une autre manière de considérer et définir les valeurs à tous les niveaux. Les valeurs naturelles doivent enfin recevoir une valeur qui puisse être mise sur le même plan que d’autres valeurs.
Silvia Zumbach

Le recul se poursuit donc. N’y a-t-il vraiment aucune amélioration ?

De façon générale, nous savons pour beaucoup d’espèces ce qu’il faut faire. Elles ont simplement besoin d’étangs appropriés, et ce en très grand nombre. La Suisse est, pour ainsi dire, trop sèche. On a pu ralentir un peu le recul de quelques espèces. Des projets de construction d’étangs ont ainsi permis de stopper l’érosion de la population des grenouilles de Lataste ou des rainettes dans certaines régions. En ravanche, le recul du crapaud calamite se poursuit. Les entreprises qui exploitent les sites d’extraction ont à cet égard une grande responsabilité en ce qui concerne la continuité de cette espèce pionnière. Même si les sites d’extraction modernes sont souvent exploités de manière très intensive et offrent peu de place, il y a quand même toujours un coin où il est possible d’avoir des plans d’eau pour quelques semaines, comme le montrent de nombreux exemples. Ce qui manque souvent, ce sont des conseils ciblés et, parfois, aussi des connaissances sur le sujet ou simplement la volonté de faire quelque chose. En fin de compte, les Listes Rouges ne changent pratiquement pas. Environ 80% des espèces restent menacées.

Arrivez-vous à vous faire entendre du monde politique ?

Non, malheureusement pas. Il n’existe pas de conseils scientifiques permanents et institutionnalisés sur différents thèmes, comme dans d’autres pays. De tels conseils aident à mener une politique plus factuelle et moins émotionnelle. Les faits scientifiques n’entraînent pas forcément des actes et ne disent pas non plus comment il faut agir. Ils fournissent une base pour la discussion, et si celle-ci a lieu ou non dépend de la volonté politique.

Des conférences des Nations Unies sur le climat et sur la biodiversité se tiendront à l’automne. La Suisse y prendra part. En amont de ces conférences, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga exige des décisions ambitieuses. À quoi servent toutes ces stratégies et ces accords internationaux pour le maintien de la biodiversité ?

Ils sont très importants, car ils fournissent les conditions préalables et le cadre pour la mise en œuvre. La Suisse n’est cependant pas assez restrictive et stricte dans la mise en œuvre.

Existe-t-il des paramètres d’ajustement pour préserver la biodiversité ?

Il n’y a pas de paramètre d’ajustement. Nous avons besoin d’une autre manière de penser et d’une autre manière de considérer et définir les valeurs à tous les niveaux. La nature doit enfin recevoir une valeur qui puisse être mise sur le même plan que d’autres valeurs. Lorsqu’une entreprise utilise ou détruit une ressource naturelle limitée, la ressource elle-même n’a – en règle générale – pas de prix aussi longtemps que les bases légales sont respectées.

Combien de temps nous reste-t-il avant d’atteindre le point de rupture ?

La nature continuera toujours à exister sous une forme ou une autre. La notion de point de rupture se réfère aux changements dans la nature qui ont des effets sur l’être humain. On a longtemps pu diminuer les conséquences « négatives » de ces changements sur les objectifs et les activités de l’être humain avec des solutions techniques, par exemple en prenant des mesures de protection contre les crues. Or les effets que la disparition de la biodiversité aura sur l’être humain ne se laissent pas compenser avec des réalisations techniques. Et vu comme ça, il ne nous reste plus de temps.